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L'équerre et le compas

L'équilibre est stérile ...

15 Octobre 2010, 11:55am

Publié par SaT

Une planche de notre F.: Gérard S.: présentée le 10 Septembre.

 

equilibre-web

 

L'ÉQUILIBRE EST STÉRILE 

Le sujet de cette planche m'est venue à la lecture de MALICORNE, un livre de Hubert REEVES sous-titré « Réflexions d'un observateur de la nature  ». Un des chapitres, bref, s'intitule : « Les équilibres sont stériles ». Ce qui y était dit m'a conforté dans une conviction plus ou moins ancrée en moi, résultant de constatations, d'expériences, d'intuitions accumulées au fil des jours. J'ai donc eu envie d'approfondir cette idée d'équilibre et de vous faire part des résultats (modestes) de ma réflexion. 

Je développerai rapidement les trois points suivants :

1° la tentation de l'équilibre

2° les dangers de l'équilibre

3° le déséquilibre source de vie.

1° LA TENTATION DE L'ÉQUILIBRE

A priori l'idée d'équilibre rassure et celle de déséquilibre inquiète. L'équilibre semble conduire vers une forme de paix alors que le déséquilibre suggère plutôt l'incertain, le fragile.

Nous avons tous plus ou moins l'ambition d'être équilibré, en tout cas c'est l'idéal qu'on nous inculque.

On fait confiance, on écoute, on admire les gens équilibrés.

Les comptes doivent être équilibrés au même titre que les roues de nos voitures.

Quand on recrute un collaborateur, on souhaite non seulement qu'il soit compétent mais aussi qu'il soit équilibré.

Tout le monde paraît d'accord pour dire qu'il vaut mieux avoir un conjoint, des enfants équilibrés, plutôt que le contraire.

D'ailleurs le contraire d'équilibré c'est déséquilibré. Or dire de quelqu'un qu'il est déséquilibré, c'est une manière polie de dire qu'il est fou.

Quand on se sent équilibré, on est content, heureux, bien dans sa peau.

L'équilibre participe à la beauté. Les grands maîtres de la peinture et de la sculpture ont cherché à introduire dans leurs oeuvres cet équilibre propre à dégager une impression d'harmonie, source de contentement.

Il est recommandé d'avoir des jugements équilibrés

Il faut manger de façon équilibrée, ni trop gras ni trop maigre. Il faut savoir couper la poire en deux.

Il doit y avoir une façon équilibrée d'aimer et peut-être même de faire l'amour.

J'imagine qu'il doit y avoir aussi, bien que je n'ai aucune qualité pour en parler, une manière équilibrée de croire en Dieu et de le servir (par exemple, en préconisant l'usage de l'eau bénite plutôt que de bombes).

Enfin la FM explique à l'apprenti (p. 21 de l'instruction pour le premier grade symbolique) que : « le respect des personnalités qui diffèrent de la nôtre nous entraine à mieux sentir l'importance de nos actes par rapport à nous-même et à autrui, ce que nous devons aussi bien par rapport à notre corps qu'à notre esprit pour nous maintenir en état d'équilibre constant ».

Cette phrase particulièrement confuse, pour ne pas dire incompréhensible, débouche néanmoins sur une conclusion claire : l'apprenti doit se maintenir en équilibre constant. Cela explique que certains « fatiguent » car se tenir en état d'équilibre constant ne me paraît pas très naturel (tout au plus, peut-être, pour une cigogne...).

Ce souci de l'équilibre est-il pour autant efficace et salutaire ? C'est précisément ce dont il m'arrive de douter. Voyons maintenant pourquoi.

2° LES DANGERS DE L'ÉQUILIBRE

1 - Revenons à REEVES. Pour les plus jeunes, je rappellerai que Reeves est un astro-physicien nucléaire canadien connu pour ses ouvrages de vulgarisation. Il a été professeur à l'université de Montréal, conseiller scientifique de la Nasa, directeur de recherche au CNRS.

L'idée qu'il développe dans son chapitre « Les équilibres sont stériles » est à peu près celle-ci: les forces naturelles qui agissent sur l'univers c'est-à-dire les forces électromagnétiques (qui soudent les atomes en molécules) et la force nucléaire (qui assure la cohésion des protons et des neutrons au sein du noyau atomique) ont un « rêve ». 2

Ce rêve c'est l'entropie maximale c'est-à-dire un état d'équilibre qui se caractérise par une uniformisation maximale. Ainsi (je cite maintenant Reeves) : « Le rêve de la force nucléaire serait de transformer toute matière en fer. Toute substance, hydrogène, uranium ou confiture de fraise, sur laquelle cette force pourrait développer, jusqu'à ses limites, sa formidable puissance de cohésion, deviendrait immanquablement du fer ».

De même si on donnait carte blanche à la force électromagnétique, les protéines, l'ADN et la vie seraient absents du monde. On trouverait uniquement des molécules simples. Enfin, sous l'action de la force de gravité, étoiles et galaxies se compacteraient en « trous noirs ».

C'est parce-que l'univers est en expansion qu'il a été sauvé de ce stérile équilibre. Aussi longtemps que durera cette expansion, l'état d'entropie maximale ne sera jamais atteint. Nous échapperons donc à un monde statique, inchangeant, monotone, sans événements et sans libellules bleues.

2 - Dans un tout autre domaine que celui de la science - et qui m'a longtemps été familier – je veux parler de la Bourse, rien n'est plus paralysant que les courbes plates, qui n'indiquent aucune tendance, car les investisseurs ne savent pas s'ils doivent acheter ou vendre. Il faut que les taux montent ou descendent, que le chômage progresse ou recule, que la production croisse ou s'effondre, que l'inflation se contracte ou bondisse, pour donner vie aux marchés.

3 – Quoi de plus désespérant pour un militaire qu'une guerre de position, où les soldats s'ennuient et finissent même par fraterniser par delà les tranchées (horreur !!).

4 – Quant à la sérénité du sage qui est le fruit de son équilibre, elle conduit trop souvent à la passivité, à l'inaction. Elle crée un être indéterminé, sans âge, sans sexe, sans passion, ni vivant, ni mort : une Joconde.

5 - L'équilibre est antinomique avec la folie. Celle dont Érasme fait l'éloge, celle qui contient ces grains d'étourderie, d'oubli, d'aveuglement, qui permettent aux amis, aux FF de s'entendre, aux couples de se supporter, celle qui inocule en nous cette vaine complaisance envers nous-même sans laquelle on n'oserait jamais rien.

Équilibre antinomique également avec la folie des saints, à propos desquels, Érasme (toujours) écrivait : « Pourtant le mot fou convient mieux aux saints qu'aux vulgaires. A mon avis du moins »

6 – L'équilibre est incompatible aussi avec la passion, celle qui fait pleurer de joie ou de douleur, celle qui nous fait poète, celle qui emplit nos nuits, celle qui fait briller le soleil, entonne des musiques célestes, ensemence des artichauts dans nos cœurs, brouille notre cerveau, nous fait hurler, désespérer, mourir puis ressusciter, celle qui fait éclater les pierres cubiques, celle qui nous écarte des couloirs trop droits, celle qui nous extrait des casiers chiffrés et étiquetés où la raison nous avait trop bien rangée.

 

7 – La recherche de l'équilibre c'est aussi la peur du plaisir et de la douleur confondus. C'est la fuite devant l'homme de chair et de sang, l'homme des révoltes et des festins, l'homme du soleil et de la nuit.

Schopenhauer, se délecte de cette proposition énoncée par Aristote : « Le sage poursuit l'absence de douleur et non le plaisir ». Schopenhauer insiste, il explique, il illustre et il conclut par cette phrase, à mes yeux, ahurissante : « Quand on veut arrêter le bilan de sa vie, il ne faut établir son compte d'après les plaisirs qu'on a gouté, mais d'après les maux auxquels on s'est soustrait. »

En résumé, son idéal semble être une vie sans plaisir ni douleur, une vie aseptisée, nulle, stérile.

Juste pour le plaisir, je ne résiste pas ici à l'envie de citer le code de la peur tel qu'il a été énoncé par Léo Ferré dans une de ses chansons : «  Art. 1 j'ai peur; Art. 2 j'ai peur; Art. 3 j'ai peur; Art. 4 où sont les toilettes? »

8 - Sous un autre angle, on prône l'équilibre dans le couple, entre les classes sociales et les Nations. Mais « équilibre » signifie rapport de force et par forcément justice. L'équilibre revendiqué est le plus souvent relatif, partial et masque un désordre. L'équilibre profite à l'un ou à l'autre. Le bénéficiaire de cet équilibre souhaite son maintien, celui qui le subit l'accepte faute de pouvoir obtenir mieux. L'équilibre ici n'est plus qu'une forme de clôture, de mutilation.

9 – Pour terminer, je voudrais évoquer l'inquiétude que suscite en moi l'entropisme des philosophies orientales.

La recherche d'un nirvana, état permanent, définitif, désormais sans mutation relève, à mes yeux, d'un désir morbide d'équilibre fondamentalement opposé à la vie.

A ce stade de ma planche, où j'ai évoqué à la fois la fascination que cette idée d'équilibre exerce sur nous et les dangers qu'elle représente, je me demande - sans doute audacieusement - s'il n'y a pas chez l'homme, au plus profond de son être, une aspiration naturelle à l'uniformité, à l'immobilité, à une espèce de concentration silencieuse qui le pousserait vers cette paix formidable, celle de la mort, la vraie, la totale et qui relèverait de cet entropisme essentiel auquel fait référence Reeves.

Mais heureusement (certains diraient « Dieu merci ») l'équilibre ne règne pas. Le déséquilibre existe, le désordre est là.

3° LE DÉSÉQUILIBRE SOURCE DE VIE

Comme précédemment, je vais m'abriter derrière l'autorité de scientifiques.

Il y a PRIGOGINE (1917-2003), prix Nobel de chimie, assure : « C'est par une succession d'instabilités que la vie est apparue. »

Hubert REEVES, pour sa part, écrit : « Les déséquilibres sont extraordinairement fertiles. Non contents de neutraliser la tendance naturelle des forces à la monotonie, ils ouvrent la porte au nouveau et à l'inédit. »

Une eau salée rapidement refroidie, dans l'urgence, en catastrophe, va entraîner au fond du bocal un enchevêtrement d'aiguilles délicates et fines qui vont former des arabesques toujours changeantes, renouvelées, uniques. En revanche cette eau salée refroidie lentement, tranquillement, sans à-coup, reproduira toujours le même bloc de sel parfaitement prévisible et monotone.

Pour progresser, les peuples ont besoin de Révolutions, la société de révoltes et de grèves, les Eglises de schismes, les régimes politiques de dissidents. Il est nécessaire pour se construire que les adolescents contestent leurs parents. 5

Rien n'est plus dramatique qu'une Loge qui ronronne, satisfaite de sa médiocrité. L'histoire de la FM n'est qu'une succession de remises en cause.

Oui, mes FF, la vie dans sa variété foisonnante est bien le fruit du mouvement, de l'instabilité, des déséquilibres, de l'agitation et du désordre. En fait, nous l'avions déjà démontré lorsque nous opposions équilibre à folie, équilibre à passion.

Permettez-moi une ultime réflexion.

Affirmer que le déséquilibre est fécond revient à dire d'une certaine façon que l'ordre peut naître du chaos ou encore, sous une forme plus générale que le moins peut engendrer le plus.

Or ce principe va à l'encontre du principe de causalité sur lequel s'est longtemps appuyé l'argumentation philosophique en Occident, à savoir : « Il ne peut avoir plus dans l'effet que dans la cause qui l'a produit ». En d'autres termes : « Le moins ne peut engendrer le plus. »

Pourtant, il apparaît aujourd'hui que ce principe de causalité n'est plus exclusif.

A vrai dire, le principe que « le moins peut engendrer le plus » existe depuis longtemps dans la tradition ésotérique. L'alchimie en est un bel exemple. « Du fumier sort l'or ». L’œuvre au noir précède l’œuvre au rouge et l’œuvre au blanc. Du chaos sort l'or comme la spiritualité.

Je vais arrêter là mes remarques suscitées par la phrase de Reeves - les équilibres sont stériles - en ayant conscience du caractère parfois hasardeux de mes propos.

Mais je ne doute pas que cette planche, totalement déséquilibrée et partiale, ne manquera pas de provoquer de votre part de multiples réactions intéressantes, illustrant par la même que le moins peut engendrer le plus.

 

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