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L'équerre et le compas

Femme équerre et Homme compas ...

12 Mai 2009, 19:49pm

Publié par SaT



Voici une excellente planche de notre F.: Jean Dominique R.:  de la R.:L.:  l'Eau vive.


Alors que les crises sociales, économiques et morales atteignent des niveaux encore inégalés, étreignant instantanément chaque être humain sur la surface du globe, il ne semble pas qu’il existe un sujet plus prioritaire, plus passionné, plus décisif, plus disputé au Grand Orient de France que celui qui consiste à savoir s’il convient ou non, de laisser aux loges qui le désirent, la liberté d’initier des femmes.

Situation tragicomique qui évoque l’Empire Bysantin, confronté à de multiples invasions tandis qu’on se querellait doctement dans la capitale sur le sexe des anges. Personne ne saurait nier que dans les bouleversements que l’humanité traverse, cette querelle à la fois publique et interne tient de l’indécence, de débats de nantis et que l’on attend – du moins l’espère-t-on – autre chose du Grand Orient de France.

 

Chacun de surcroit, pour ou contre cette mixité, sait qu’elle est inéluctable, que c’est une question de temps devant la poussée des mœurs modernes. Certains tentent d’en reculer l’échéance, espérant sans doute terminer leur vie maçonnique sans avoir été les témoins de ce qu’ils ont rejeté, d’autres en précipitent l’avènement, tous de bonne foi, tous convaincus que cette mixité sera un jour soit conquise dans le désordre, soit organisée dans la méthode. Il n’existe aujourd’hui sans doute plus un frère du Grand Orient qui parierait un centime sur le caractère durablement masculin de l’Obédience.

 

Il n’est donc plus temps d’attendre, car le monde, lui, n’attend pas : ce débat inopportun en temps de crise culturelle ne révèle qu’un retard d’adaptation de la vieille organisation, retard aisé à combler, retard nécessaire à effacer pour redonner à un Grand Orient de France à nouveau en phase avec la société son plein exercice de laboratoire d’idées. La mixité n’est plus une cause à défendre, c’est désormais un ajustement à effectuer. S’il est compréhensible qu’une Obédience, dont la moyenne d’âge est de 57 ans, a quelque difficulté à se faire à l’idée d’un changement somme toute mineur et ordinaire, mais qui plonge ses racines dans la perception très affective de l’histoire de chacun, la persistance dans cette attitude révèlerait bien plus qu’une simple opposition à la mixité : le vieillissement d’une pensée nostalgique d’un monde tel qu’il n’est plus, déconnectée du monde tel qu’il est. Règlons donc posément et sans délai ce détail, à la satisfaction de tous et dans le respect de chacun, puis passons enfin aux défis essentiels de notre siècle.

 

Les arguments sont épuisés, pas les sentiments.

 

A vrai dire, il n’existe plus aujourd’hui un seul argument rationnel opposable à la liberté des loges d’initier des femmes. Plus d’argument avouable : chaque frère a sa petite idée des désordres personnels qu’engendrent les femmes dans sa propre vie, certains peuvent considérer que l’oasis maçonnique doit être préservée des attitudes ou des états d’âmes féminins que l’on supporte gentiment par ailleurs. On a lu, entendu toute sorte d’arguments dont aucun, en 2009, ne peut être rangé dans le domaine de la raison : ils appartiennent tous à l’argutie et ne parviennent pas à masquer la survivance d’un relatif machisme, lequel, il faut le dire, auquel nous avons bien droit, nous les hommes, un peu encore puisqu’il se fait de plus en plus discret !

 

Si nous devons admettre qu’il n’y a aucun argument recevable d’un point de vue sociologique, scientifique ou intellectuel sur la ségrégation féminine, il demeure que les hommes conservent des sentiments, des désirs sur l’organisation d’une partie de vie sans femme. Cela est d’autant plus acceptable que ces sentiments sont également partagés par certaines femmes. Il ne faut donc pas les écarter, au prétexte qu’un sentiment individuel se substituerait à l’exercice de la raison, car le franc-maçon est un être de chair et son engagement maçonnique est aussi un engagement sentimental qui n’obéit pas aux seules règles de l’intelligence. Oui, c’est le droit absolu de tout franc-maçon de choisir une vie maçonnique au masculin, non pas pour des raisons rationnelles qui ne peuvent plus être défendues, mais tout simplement parce qu’il se sent mieux ainsi, qu’il préfère une loge masculine à une loge mixte. Mais la somme des sentiments individuels non fondés en raison, aussi respectables soient-ils, ne peut constituer le fondement d’une construction collective intelligente. En vérité, l’enjeu est le suivant : sauvegarder l’intime sans nécroser le collectif.

 

Le travail en loge masculine est, n’en déplaise à celles et ceux qui le contestent, d’une nature différente à celui d’une loge mixte. Il ne s’agit pas d’établir une hiérarchie entre tel ou tel mode, mais de constater que, pour des motifs qui ne nous sont pas forcément perceptibles, une assemblée masculine se comporte différemment d’une assemblée mixte, lesquelles se distinguent également d’une assemblée féminine. Laissons aux psychologues le soin d’étudier cette question, contentons-nous de le constater et d’en accepter la conséquence : il est légitime d’avoir une préférence personnelle pour le travail en loge masculine sans encourir la honteuse qualification de misogyne. Et il n’en est pas moins vrai que le désir de travailler en loge mixte n’est pas moins légitime, qu’il obéit aux mêmes ressorts du sentiment humain. Chacun, en sa loge, doit donc pouvoir travailler comme il l’entend. D’où viendrait donc, si l’on assure aux uns que leur droit à travailler entre hommes est préservé, qu’il faudrait contraindre à l’exil vers d’autres obédiences ceux qui, avec des désirs tout autant légitimes, souhaiteraient travailler dans la mixité ? Qu’est-ce qui justifierait que l’on distingue entre les souhaits des uns et des autres ? Et ne peut-on pas, avec sagesse, permettre à tous les frères attachés au Grand Orient d’être considérés à égalité dans un cadre acceptable par chacun. Car enfin, quelle gène peut procurer aux frères d’une loge masculine le fait qu’à l’autre bout de la France une loge du Grand Orient soit mixte ? Ils ne sont pas contraints d’y faire de visites. Et pour un frère attaché à l’histoire et à l’idéal séculaire du Grand Orient, pourra-t-on dénicher une seule bonne raison pour le contraindre à s’exiler ailleurs, dans une obédience mixte qu’il ne souhaite pas intégrer parce qu’il aime le Grand Orient ? N’est-il pas fondé, ce frère, à considérer que, s’il admet volontiers la masculinité exclusive d’une loge sans que cela le dérange, la réciproque doit être vraie ? Cette question de mixité n’est donc qu’un enjeu pour chaque loge qui a à se prononcer sur sa vie propre, en toute liberté, sans altérer la liberté des autres.

 

Une tradition sans modernité est une réserve d’indiens

 

On le sait, la « tradition séculaire » masculine du Grand Orient a été et est invoquée pour justifier l’immobilisme sur cet aspect. L’avantage avec la tradition, c’est que chacun place le curseur de sa référence où il le souhaite, sans préjuger d’autres traditions que d’autres invoquent.

 

N’entrons pas dans ces débats où la mauvaise foi règne de part et d’autre, tant pour rappeler que le métier de bâtisseur est de tradition masculine que pour citer les maîtresses de loges médiévales. Les travaux historiques de Robert Ambelain et de Françoise Jupeau-Requillard, Andrée Buisine montrent assez la présence continuelle des femmes, qu’il s’agisse des loges opératives ou des premières loges spéculatives.

 

Choisissons plutôt de pénétrer le cœur de cette tradition masculine invoquée pour constater combien cette question de l’initiation des femmes est plus importante philosophiquement qu’une simple bagarre entre pro ou anti-mixité et que sa résolution entraîne la résolution de bien d’autres questions fondamentales.

 

Lorsque la franc-maçonnerie spéculative nait en Angleterre et s’implante sur le continent, l’esprit des Lumières progresse alors dans le sens des œuvres de John Locke, pour citer le précurseur de ce mouvement. Il s’agit alors, dans un premier temps d’établir la séparation stricte des églises et de l’Etat, dans un deuxième temps de construire une société politique fondée sur le gouvernement civil démocratique issu des lois naturelles tout en les dépassant par la socialisation. A cette époque, les plus démocrates des penseurs, aux exceptions notables de Condorcet et de Diderot, n’imagine pas une seconde que ce gouvernement civil idéal puisse inclure les femmes dans les cercles de décision. Ils séparent alors la société en deux entités distinctes : la vie domestique où règne la femme, la vie civile où le pouvoir est à l’homme. La première référence à un suffrage universel apparaît dans la Constitution Corse rédigée en 1755 : les femmes n’y sont pas citées, tout y est rédigé au masculin, car telle est l’évidence de l’époque. Point besoin de préciser, cela tombe sous le sens.

 

La Révolution Française instaure le suffrage universel, dénomme les français comme citoyens et citoyennes, mais, là encore, l’évidence du temps restreint naturellement cette universalité aux seuls hommes. Et lorsqu’une femme, Olympe de Gouge, s’élève contre cette exclusion en publiant « les droits de la femmes et de la citoyenne », elle est raillée, fustigée, qualifiée de « virago » par le Procureur de la Commune de Paris. En 1848, comme en 1870, lorsque le suffrage universel est rétabli, il est réputé exclusivement masculin sans qu’il soit besoin de le préciser.

 

Parallèlement à cela, la franc-maçonnerie s’installe dans l’air du temps. Si les premières loges aristocratiques ne sont pas hostiles à la présence de femmes – elles y sont associées largement dans des loges à géométrie sexuée variable – l’embourgeoisement progressif de l’Ordre confirmera l’évidence : un franc-maçon, c’est un homme sans qu’il soit besoin de le dire. C’est ainsi que les premières constitutions n’éprouvent pas le besoin de préciser ce caractère masculin tant il saute aux yeux de tous. Et c’est de cette situation d’un autre temps et d’autres mœurs dont nous héritons au Grand Orient,avec un règlement général qui conserve une rédaction au masculin sans exclure explicitement les femmes, étant entendu que l’universalité se concevait masculine aussi bien grammaticalement que maçonniquement.

 

Les choses, les mentalités, les mœurs ont changé. Les mots n’ont pas changé. Serions-nous donc prisonniers du seul champ lexical ? Doit-on user de la grammaire qui confère la primauté au masculin sur le féminin, comme d’un alibi pour invoquer une tradition ? Le suffrage universel qui ne l’était en fait qu’à moitié, est finalement devenu véritablement universel en 1944. Le terme n’a pas évolué, son contenu s’est enrichi.

 

Les mots qui composent la Constitution et le Règlement Général sont issus d’un temps où ils n’avaient pas la même signification qu’aujourd’hui. C’était l’époque où l’on forgeait un mot féminin, Fraternité, sur une racine masculine exclusive. Notre compréhension a fortement évolué : nous reconnaissons la qualité de sœurs à des femmes sans en minorer la régularité comme ce fut le cas dans les anciennes loges d’adoption. Ne peut-on alors considérer grammaticalement que la désignation masculine du terme de « frères » dans le Règlement Général englobe aussi les sœurs, de la même façon que le mot « Homme » désigne l’humanité dans ses deux sexes ?

 

Où place-t-on le curseur de la tradition maçonnique lorsque celle-ci est sensée s’enrichir des progrès de la société aussi bien qu’elle a le devoir d’enrichir la société ? Une tradition qui serait arrêtée à un moment précis, comme une horloge cassée qui n’indiquerait l’heure exacte que deux fois par jour, ne saurait constituer une référence fiable mais un dogme.

 

Songeons un instant à nos fondateurs, ces libérateurs de l’esprit humain au siècle des Lumières : est-ce que le pasteur James Anderson, s’il devait écrire ses Constitutions fondatrices aujourd’hui, réduirait la franc-maçonnerie aux hommes seuls ? En 1723, il excluait de la loge les êtres qui n’étaient pas libres : « Ni esclave, ni femme » car les femmes, soumises juridiquement au pouvoir de leurs pères ou de leurs maris, n’étaient pas libres. Constatant qu’aujourd’hui, dans nos sociétés, les femmes on conquis cette liberté qu’il leur manquait alors, l’idéal de fraternité universelle qui était le leur serait-il confiné aujourd’hui au genre masculin ? Et si la franc-maçonnerie devait se fonder aujourd’hui, aussi avant-gardiste qu’elle le fut en 1717, ne serait-elle pas évidemment mixte ?

Après avoir accepté que la tradition primitive évolue en permettant aux juifs, aux noirs, aux handicapés, aux homosexuels d’entrer au Grand Orient de France, en faisant évoluer notamment la notion de « libre et de bonnes mœurs » sans changer une virgule aux textes fondamentaux, qui détiendrait le pouvoir de décrêter que la tradition est désormais définitivement figée ? Qui trahit la tradition séculaire du Grand Orient en regardant vers le passé alors que notre chaîne d’union est réputée tendre vers l’avenir ?

 

Le statu-quo obédientiel ou la tare pluraliste.

 

Personne n’ignore dans quelles conditions se sont créés le Droit Humain ou la Grande Loge Féminine de France. Dix années de bataille n’avaient pas permis à Georges Martin de faire admettre la liberté d’intier des femmes soit eu sein de la Grande Loge de France, son obédience d’origine, soit à la Grande Loge Symbolique Ecossaise. L’initiation de Maria Deraismes donna lieu à l’émancipation de la loge des Libres Penseurs du Pecq et c’est finalement Maria Deraisme elle-même qui renonça devant les tracasseries faites à sa loge-mère. En 1935, la Grande Loge de France souhaite un rapprochement avec la maçonnerie anglo-américaine et se débarrasse donc de son boulet, les loges d’adoption féminines dont la maçonnerie anglaise ne saurait tolérer l’existence. Sans la moindre consultation des loges concernées, les loges d’adoption sont prestement évacuées de la Grande Loge et il fallu attendre dix ans pour que la Grande Loge Féminine de France émerge de cette précipitation cavalière avec laquelle la Grande Loge s’était délesté du fardeau des loges féminines pour complaire à d’autres. Les maçonneries mixtes ou féminines ne se sont pas créées positivement mais en réponse à un rejet ou à une condescendance masculines. Elles ne sont pas nées de l’enthousiasme mais du dépit. Le temps a fait son œuvre et ces obédiences ont acquis des personnalités fortes. Le virus français de la division a multiplié les scissions pour en arriver à cet éparpillement obédientiel actuel, à l’opposé de l’exigence de « réunir ce qui est épars » : la maçonnerie française a éparpillé ce qui pouvait être uni. Il n’y a pas lieu de se satisfaire de cette situation, quand bien même doit-on en accepter le constat. Il n’y a pas lieu de vanter les mérites de

cette dissémination qui n’est que l’expression d’une incapacité à dépasser les clivages de chaque époque.

 

Nous en parvenons aujourd’hui à des aberrations philosophiques difficiles à soutenir intelligemment. Le Grand Orient reconnaît la régularité de l’initiation féminine, accorde aux sœurs le statut plein et entier de franc-maçon. Mais tel frère du Droit Humain qui souhaiterait s’affilier au Grand Orient y sera accueilli tandis qu’une sœur de la même loge du Droit Humain ne pourrait pas s’affilier à une loge du Grand Orient. Et nous sommes bien en peine de justifier cet état de choses ! Alors que le Grand Orient affirme ne fait aucune différence entre la régularité d’un frère et celle d’une sœur, il établit de facto une hiérarchie en acceptant l’un et en rejetant l’autre. Il est fort commode d’invoquer la dissémination obédientielle non plus comme une tare française mais comme un trait de notre génie national pour répondre à cette sœur : « cette loge du Grand Orient, qui est à deux pas de chez toi, tu peux la visiter autant que tu le veux mais, miracle de la raison maçonnique, tu ne pourras être affiliée qu’à cette loge du Droit Humain, 30 kilomètres plus loin. Tu es notre égale, mais va voir ailleurs.» Comprenons bien là qu’il ne s’agit pas ici d’une initiation mais de la simple affiliation d’une personne qui dispose, en théorie, des mêmes droits maçonniques qu’un franc-maçon masculin. En effet, dans tous les discours officiellement tenus depuis que ce débat est lancé, il a été répété jusque dernièrement par le Grand Maître Pierre Lambicchi que le Grand Orient n’est pas sexiste « pour la bonne raison que des femmes peuvent assister mais pas être initiées. » Oublions donc l’initiation mais s’il n’est pas sexiste d’accepter l’affiliation d’un frère d’une autre obédience tout en refusant l’affiliation d’une sœur de la même obédience et disposant des mêmes droits, que doit-on appeler sexisme ? Il est vrai que le Grand Maître n’a pas évoqué l’affiliation d’une sœur, parce que là, ça coince vraiment.

 

La révérence soudaine que le Grand Orient manifeste à l’égard des obédiences mixtes ou féminines, craignant de froisser les unes et les autres en ouvrant ses loges aux femmes, constitue une hypocrisie historique qui en rappelle d’autres, plus cruelles et en d’autres lieux.

 

La maçonnerie américaine, blanche par « tradition séculaire », a exclu les noirs des loges. Nombreuses sont encore les obédiences américaines, notamment du Sud, qui refusent les visites de maçons noirs mais elles ne fondent plus, évidemment, ce refus sur le racisme ou la ségrégation abolie de fraîche date et à contre-cœur. En effet, les noirs américains, rejetés de la maçonnerie blanche « caucasienne », disposent depuis la fin du 18ème siècle d’une obédience noire, Prince Hall, du nom de son fondateur. Pourquoi donc les noirs voudraient entrer dans une loge blanche alors qu’ils disposent d’une obédience qui leur ouvre les bras ? C’est ainsi que les obédiences des Etats du Nord, ainsi que la Grande Loge d’Angleterre, oublieuse en la circonstance de ses Landmarks, admettent qu’il y ait deux obédiences par Etat, une blanche et une noire. Le statu-quo est défendu par les obédiences blanches au motif que la reconnaissance mutuelle repose sur le fait que les loges blanches n’initient pas de noirs pour ne pas faire tort aux loges de Prince Hall avec lesquelles, désormais, elles entretiennent des relations fraternelles, avec visites réciproques.

 

Comparaison n’est sans doute pas raison mais le parallèlisme des formes induit malgré tout le malaise que nous éprouvons. Car il nous apparaît bien clairement que la situation raciale des Etats-Unis est à l’origine de la situation actuelle, qui en est le prolongement. Ce qui nous choque, nous européens, dans cette persistance d’une ségrégation héritée des pires moments de l’esclavage, ségrégation finalement ancrée dans les mœurs maçonniques américaines, nous ne semblons pas la percevoir lorsque nous usons des mêmes arguments à l’égard des obédiences mixtes ou féminines.Parce que notre inconscient admet la légitimité d’une discrimination sexuelle alors qu’il rejette la discrimination raciale, nous ne pouvons qu’être sensibles à la similitude des situations maçonniques. Qu’est ce qui rendrait une ségrégation obédientielle inacceptable parce que fondée sur la race alors qu’une segrégation obédientielle serait acceptable lorsqu’elle fondée sur le sexe ? Nous ne le concevons pas comme une ségrégation mais comme une situation donnée et acceptée par tous aujourd’hui. Il en est de même pour les maçons noirs ou blancs aux Etats-Unis. Le statu-quo obédientiel, ce respect des autres obédiences au nom duquel ici on n’initie pas de femmes et là pas de noirs, n’est en vérité que le prolongement d’une histoire douloureuse : pour ce qui nous concerne, la longue « tradition séculaire » de la domination des femmes par les hommes. N’oublions pas l’origine peu reluisante de ce qui semble nous satisfaire aujourd’hui.

 

On voit bien comment on en arrive, d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, par les mêmes mécanismes de rejet puis de statu-quo, à créer des obédiences noires ou féminines, à favoriser l’émiettement maçonnique et à pétrifier une situation dont l’origine est indigne. Cette dislocation est philosophiquement intenable. Loin de devoir être magnifiée, elle doit être combattue comme une survivance des humiliations anciennes. Loin d’être une question folklorique de mecs et de nanas, cette situation est fondamentale, elle est à l’origine de l’affaiblissement de la parole maçonnique dans la société parce qu’elle constitue un abcès historique et moral.

 

Aussi n’y a-t-il pas de scrupule à avoir : le Grand Orient de France ne peut se sentir lié par une situation issue de mentalités qui ont heureusement évolué. La différence entre obédiences ne peut se fonder que sur des critères philosophiques et non physiologiques. Il n’existe aucune raison de souhaiter la pérennisation d’un statu-quo obédientiel fondé sur le rejet originel, sur le dépit. Il appartient au Grand Orient de prendre ses responsabilités morales par rapport à lui-même, à l’image que lui renvoie son propre miroir, à l’image de lui-même que lui renvoient également les frères et les soeurs qui ont essayé des décennies durant de faire advenir un Grand Orient universel. Face à cet aggiornamento indispensable du Grand Orient, les obédiences mixtes et féminines auront, à leur tour, à examiner si les raisons de leur persistance existent encore dans les termes qui ont présidées à leur naissance. Ces obédiences ont acquis, on l’a dit, des personnalités fortes. Si ces personnalités sont fondées sur des principes philosophiques originaux, elles poursuivront leur chemin, tout comme la Grande Loge de France a su trouver sa place à côté du Grand Orient en développant une identité philosophique propre. Si ces personnalités ne se réduisent qu’à la différence physiologique de tout ou partie de leurs membres, alors…

 

Liberté des loges, renforcement du Grand Orient

 

D’aucuns peuvent penser que cette question de la mixité au Grand Orient prend bien de la place pour un sujet aussi superficiel. Ceux-là rappellent à l’envi que les femmes sont admises dans d’autres obédiences et peuvent visiter les loges du Grand Orient. Nous avons vu précédemment ce que vaut intellectuellement ce statu-quo, mais nous devons aller plus loin dans la réflexion pour déterminer positivement l’enjeu que représente ce débat pour le Grand Orient de France.

 

Si les loges constituent l’ossature de travail individuel des frères, l’obédience est devenue, avec l’émergence de la société médiatique notamment, une structure d’influence. L’histoire du Grand Orient de France place celui-ci au centre de la vie maçonnique française. C’est un fait qui peut être regretté par certains ou certaines, mais c’est ainsi que les choses se passent aujourd’hui. Le Grand Orient a toujours été et demeure l’obédience maçonnique de référence pour la société. Cela

n’enlève rien aux singularités des autres obédiences, cela confère malgré tout au Grand Orient une responsabilité particulière.

 

Or le Grand Orient souffre de plusieurs maux qui peuvent se résumer en une formule : sa faible représentativité socio-culturelle. L’obédience est âgée – 57 ans de moyenne d’âge – et, sans tomber dans le jeunisme, nous pouvons admettre aisément que l’avant-garde des idées ne se situe pas dans une obédience de pré-retraités. La qualité des frères plus âgés n’est pas en cause, parfois plus radicaux que les plus jeunes, mais c’est leur nombre proportionellement trop important qui engendre un décalage d’expression commune avec la société. Aussi innovante soit-elle, une idée doit être portée par une expression contemporaine pour rencontrer l’opinion. Si tel n’est pas le rôle essentiel d’une loge que de se préoccupper de l’opinion, c’est en revanche l’une des missions de l’obédience.

 

Deuxième mal dont souffre le Grand Orient, sa faible représentativité sociale. C’est une constante de la maçonnerie et il serait illusoire d’espérer adjoindre à la chaîne d’union des hommes et des femmes de condition trop modeste pour se préoccupper d’autre chose que de leur propre survie. Des progrès notables ont été accomplis et le Grand Orient n’est plus l’obédience de notables décrite dans la presse, mais il reste encore des niches de progression. Dans une société confrontée à la montée des dogmatismes métaphysiques, religieux ou spiritualistes, nous ne sommes pas assez attentifs à toute une partie importante de la population, cachée parce que minoritaire, mais de grande qualité intellectuelle. Pensons par exemple à tous ces musulmans laïques dont la bouche est cousue par la crainte de réactions communautaires hostiles.

 

Le troisième mal est la ségrégation sexuelle, dont l’expression médiatique, les questions inlassablement posées par les profanes sur les forums internet, pollue l’image du Grand Orient, la ringardise en nous renvoyant d’ailleurs aux deux points précedemment cités. Il existe donc une liaison forte entre tous ces aspects et, sottement, nous nous aliénons une grosse moitié de l’opinion, celle des femmes. Or l’appréciation des femmes sur la franc-maçonnerie a considérablement changé depuis l’avènement de lois d’inspiration maçonnique comme la contraception ou la loi Veil. Alors que le retour au fondamentalisme religieux est une affaire d’hommes, les femmes tiennent à ce que ne soient pas remis en question les avancées dont elles ont bénéficié. La laïcité notamment, étendue au-delà des questions religieuses à tout ce qui concerne la liberté de conscience, est conçue par beaucoup de femmes de toutes origines culturelles et ethniques de notre pays comme un principe émancipateur. Cette moitié de l’humanité, très directement visées par les menaces intégristes, manque au Grand Orient pour renforcer la pertinence de son discours.

 

La tentation est aujourd’hui importante, jusqu’au plus haut niveau de l’Etat, de ringardiser la laïcité telle qu’elle est défendue par le Grand Orient. Parce que, dans notre discours sur ce sujet, nous établissons des principes philosophiques hérités de temps révolus, il est commode de renvoyer notre

défense de la laïcité à la poussière des chapeaux-claque, de la Troisième République en jaquette sur des photos grises et rayées. Nous le savons, nous le vivons, la laïcité est un modèle de société du futur, d’une pertinence inégalée dans un monde globalisé. Il nous manque les mots, les faits, les sensibilités pour donner corps à cette urgence. Et si le Grand Orient est défaillant à se faire entendre en emportant l’adhésion plutôt que les ricanements, c’est parce qu’il trimballe cette image d’hommes bien au chaud dans leur loge qui refont le monde sans le connaître. Nous avons su dire notre opposition à la laïcité positive, nous n’avons pas su dire pourquoi, campant sur une formule ésotérique pour l’écrasante majorité des gens : ne touchez pas à la loi de 1905. Nous avons manqué de matériau.

 

Ce matériau est à notre portée, il est à la fois symbolique et humain : un Grand Orient mixte, même dans une proportion très minoritaire, est légitime pour intégrer la parole, la sensibilité, l’urgence factuelle de celles qui sont les premières menacées par une remise en cause de la laïcité : les femmes. Ce matériau deviendra le matériau du Grand Orient car il pourra alors illustrer son propos, le rendre légitime et irréprochable, en un mot, incontestable. Et l’on voit bien alors la conséquence directe de cette évolution obédientielle. Cette évolution fera tomber en cascade les verrous symboliques qui s’attachent à l’obédience. Nous avons vu que, à des époques où l’universalité ne se concevait que masculine, le Grand Orient pouvait se prévaloir d’une légitimité universelle. Depuis que la société est devenue politiquement et moralement mixte, le Grand Orient a perdu cette légitimité mécaniquement. En recouvrant cette légitimité universelle, les verrous sociaux, les verrous de génération sauteront alors, produisant le plus formidable essor de l’obédience, débarrassée enfin de son voile de poussière. Et face aux enjeux sociaux et culturels que l’humanitéaffronte, souvent malgré elle, il n’est plus temps de considérer le Grand Orient comme une obédience au milieu d’autres.

 

Non, le Grand Orient n’est pas une obédience comme les autres. Et le réduire à cela consiste à méconnaître le destin de notre mouvement d’idées, mais aussi à détruire toute efficience maçonnique, d’où qu’elle vienne. S’attend-on à ce que demain une autre obédience puisse prendre le leadership maçonnique à la place du Grand Orient ? Nous savons laquelle, et nous savons qu’alors, si le leadership maçonnique ne résidait plus au Grand Orient, c’en serait également fini du leadership de la maçonnerie adogmatique dans toutes ses composantes. Nous assisterions alors à une mise en phase de la maçonnerie avec la montée des fondamentalismes : une maçonnerie prônant la croyance en Dieu dans une société où se développent les exigences communautaires.

 

Il n’est pas seulement souhaitable que le Grand Orient se maintienne à sa position, ce qu’il saurait faire quelques temps encore, non, il est indispensable qu’il redevienne l’obédience de référence incontestée.

 

Exprimer ce leadership renouvelé constitue-t-il une minoration du rôle des obédiences mixtes ou féminines ? A l’évidence non, bien au contraire.

L’évolution du Grand Orient vers la mixité n’aurait jamais été possible sans l’inlassable travail des sœurs et des frères des loges mixtes ou féminines. Depuis la création du Droit Humain, puis de la Grande Loge Féminine de France, les femmes ont acquis le statut de francs-maçons non plus seulement formellement mais dans les consciences des frères des obédiences masculines. Les sœurs, singulièrement, n’ont pas seulement œuvré à la prospérité de leurs obédiences mais à l’évolution de la tradition maçonnique dans son ensemble. Si nous acceptons aujourd’hui avec facilité nos sœurs dans la chaîne d’union, c’est bien qu’elles ont sû, avec une patience pédagogique bien féminine, faire entrer dans nos têtes le caractère incontestable de leurs qualités maçonniques. La mixité du Grand Orient de France ne peut constituer qu’une victoire décisive pour les sœurs : héritières, comme tous les maçons, du Grand Orient de France, elles en ont infléchi la rigide tradition masculine, tout d’abord en entrant comme visiteuses, puis demain en y entrant tout à fait. Ce Grand Orient, celui d’hier et d’aujourd’hui, leur appartient autant qu’à nous, les chaîne d’union qui nous « vient du passé » est la même, nos ancêtres sont les mêmes, notre avenir sera commun. Depuis les premiers efforts de Maria Deraisme, depuis même l’installation des loges d’adoption au 18 ème

siècle, la volonté des sœurs a toujours été de lutter contre la ségrégation sexuelle, non de la promouvoir. Elles l’ont fait dans la société, ne distinguant jamais entre hommes et femmes dans les chantiers profanes qu’elles ont conduits. Ce qu’il s’agit d’accomplir au Grand Orient de France aujourd’hui, c’est la conclusion logique de ce combat déjà gagné mais toujours recommencé : celui du progrès humain dont le Grand Orient sera l’illustration maçonnique accomplie.

 

C’est ainsi, et seulement ainsi, que le Grand Orient de France à nouveau universel accomplira sa promesse originelle : réunir ses enfants, filles et garçons, aujourd’hui éparpillés.

 

Un petit pas pour les loges, Un grand pas pour le Grand Orient de France.

 

On aura rarement vu, au Grand Orient, une réforme aussi simple à mettre en œuvre. A peine si une ligne devait être ajoutée au Règlement Général pour préciser quelques dispositions pratiques.

 

La grammaire permet d’englober les sœurs dans le terme générique de « frères » sans avoir à réunir mille commissions pour accoucher d’un nouveau règlement.

 

Mais égalité ne signifie pas identité et s’il revient à l’obédience de garantir l’égalité, c’est à la loge de préserver l’identité. Il convient de protéger les frères qui souhaitent conserver l’ identité masculine de leurs loges car la liberté d’initier des femmes a pour exact équivalent la liberté de ne pas le faire. C’est pourquoi il convient éventuellement d’envisager une disposition stipulant qu’à la date du vote du Convent, les loges du Grand Orient de France sont réputées masculines et requérant que le changement de polarité sexuelle de la loge ne puisse avoir lieu qu’une fois par un vote à l’unanimité des frères. Cette simple disposition protège toutes les démarches individuelles, également respectables entre elles, tout en laissant la liberté à celles qui le souhaitent, d’évoluer vers la mixité. Il ne serait pas souhaitable que dans une loge ce débat revienne en permanence à la faveur de volontés divergentes entre les frères, c’est pourquoi il y a lieu de limiter un tel vote sur le statut unisexe ou mixte à une fois dans la vie de la loge. Des loges deviendront ainsi mixtes définitivement tandis que d’autres resteront définitivement masculines.

 

Par extension, le Grand Orient pourra accueillir des loges féminines ou mixtes qui souhaiteraient le rejoindre. Elles y entreront suivant les mêmes règles inchangées que celles qui s’appliquent aujourd’hui pour des loges masculines. Il conviendra, dans un souci de clarification, de transition et de respect mutuel, de contrôler une tel mouvement en collaboration avec les obédiences concernées.

 

C’est ainsi que le Grand Orient évoluera vers une fédération de loges masculines, mixtes et féminines, offrant à chacun, au sein de la même grande obédience universelle, l’éventail le plus complet des rites et des pratiques maçonniques.

 

 

le 21 avril 2009

 

 

 

Jean-Dominique R.:

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brigitte castella 01/07/2010 08:34



Article intéressant, qui interroge sur le champ concerné par la dimension sexuée du vécu en loge; doit-il s'appréhender sur le registre sociétal et inviter à penser que la loge mixte ou non amène
à questionner autrement ce qui se joue  entre hommes et femmes et à construire d'autres modes de relations, à  devenir inventif et créatif, là où le monde profane tarde à
proresser?


Et/ou ne peut-il pas aussi se questionner sur le mode symbolique et initiatique? Est-ce que les principes universels masculin et féminin, représentés à l'entrée de nos temples avec B et J, se
vivent de la même manière dans un contexte monogenre ou dans un contexte mixte? Ou bien B et J sont considérés comme des principes qui rendent compte d'un monde résolument duel, ou bien ils
deviennent des symboles qui nous travaillent et nous agissent.


 


 



Michel 28/05/2009 04:27

Bravo ! Belle perspective qui pourrait préfigurée une vraie fédération des obédiences libérales !Ceci dit les anti mixités n'ont pas conscience que depuis décembre 2008 et suite à l'intervention de Rama Yade, il existe un texte officiel reconnu par l'onu qui condamne toute discriménation liée au genre et donc aujourd'hui tout texte qui prohiberait l'appartenance à une association sur le seul critère du genre est actuellement passible d'un recours en nullité !